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Dalila Dalléas Bouzar, la peinture comme arme contre le patriarcat

Dalila Dalléas Bouzar, la peinture comme arme contre le patriarcat

Le 2021-03-13 03:24:14, Dalila Dalléas Bouzar, la peinture comme arme contre le patriarcat

Début 2021, malheureusement une année peu propice aux expositions, l’artiste franco-algérienne Dalila Dalléas Bouzar est néanmoins présente un peu partout en France, offrant plusieurs opportunités de découvrir un travail à la fois sensuel, exigeant et engagé.

Ses toiles sont exposées à Bordeaux au Frac Nouvelle Aquitaine (Memoria: Tales from Another History) et à l’Association Föhn qui proposera prochainement des visites guidées de l’atelier bordelais de l’artiste.

Parmi ses œuvres les plus remarquables figurent sa vaste tapisserie Adama, créée en 2019 et présentée dans le cadre de l’exposition Love, etc. au musée Bargoin de Clermont-Ferrand, ainsi qu’une série de peintures récentes qui sont conservées à la Cécile. Galerie Fakhoury à Paris.

Bouzar est né en 1974 à Oran et travaille aujourd’hui à Bordeaux. Son médium préféré est la peinture, qu’elle utilise à la fois sur et hors de la toile dans des performances où son propre corps et celui de ses modèles deviennent des réceptacles de couleur.

Arme de déconstruction

A l’heure où la peinture réaliste revient discrètement sur le devant de la scène après avoir subi des années de mépris, Bouzar a décidé de l’utiliser comme une arme pour déconstruire le discours dominant.

Dans le catalogue Innocent, qui accompagne sa deuxième exposition personnelle et a été écrit par la galerie Cécile Fakhoury, l’artiste a déclaré à la chercheuse Elsa Guily que «utiliser la peinture à l’huile, même médium que les peintres orientalistes, mais aussi la technique par excellence du classicisme, c’est un choix stratégique qui me permet de revenir à la source de cette construction historique du discours occidental sur l’art. Les Femmes d’Alger de Delacroix, tout comme la campagne photographique de Marc Garanger pendant la guerre d’Algérie, qui a inspiré ma série Princesses, posent toutes deux la question de la double soumission au colonisateur et au patriarcat.

La série Princesses, qui met en valeur la dignité de la femme algérienne, fait partie de l’exposition Memoria: Tales from Another History. Cependant, il serait faux de prétendre que l’artiste ne traite que du passé colonial. Pour créer sa tapisserie Adama – qui représente, entre autres, les trois âges de la femme – Bouzar a travaillé avec des brodeuses algériennes spécialisées dans la confection de karakou, une veste traditionnelle portée par les mariées.

«J’ai voulu détourner ce savoir-faire de sa fonction traditionnelle pour produire un autre discours sur les femmes, leur corps et leur condition sociale, pour en faire un nouvel outil de pouvoir, au service de la libération», dit-elle. En effet, lors du soulèvement du Hirak, certaines manifestantes algériennes portaient le karakou pour exprimer leur opposition au patriarcat.

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Même si Adama n’est actuellement pas accessible aux visiteurs, il est encore possible de voir – sur demande – certaines des œuvres qui composent l’exposition Innocent, qui se tient à Abidjan, à la galerie Cécile Fakhoury.

Des femmes libres et émouvantes

Plusieurs tableaux de la série Witches sont présentés ici, dans le décor très «white cube» d’un appartement lumineux du centre de Paris. Le titre fait référence à l’Inquisition, une époque où les hommes avaient tellement peur des femmes puissantes qu’ils les ont brûlées vives.

«Ce sont des femmes normales que j’ai voulu remettre dans la totalité de leur existence, au-delà de cette période de 15 à 45 ans, où elles seront disponibles pour la reproduction. Les fonds dynamiques, colorés et intemporels sur lesquels ils apparaissent m’ont été inspirés par un dessin animé japonais que ma fille regarde. Au fur et à mesure que les personnages se transforment en super-héros, ils courent autour d’un décor composé de lignes colorées. » Comme transcendées par leur pouvoir, libérées du regard patriarcal, les femmes de Bouzar sont libres et exaltées.

Si la lecture politique de l’œuvre en cours est évidente, il serait dommage de s’en tenir à elle, tant les peintures sont si séduisantes dans leur matière et leur manière. Coloriste et dessinatrice hors pair, elle parvient à capter la palpitation de l’existence, la vie même au-delà de cette peau si souvent érigée en barrière.

Dalila Dalleas Bouzar, Sorcière # 5, 2019. © Issam Zejly / Courtesy Galerie Cécile Fakhoury

Peintre à chair nue, Bouzar joue avec les tons de peau, entre brun foncé, rose vif, blanc cireux, vert pâle, osant même les entrelacer tous dans un même tableau. Une maîtrise des nuances qui exprime non seulement les différences de teint au sein de l’espèce humaine, mais aussi les variations de tons au sein d’un même individu selon qu’il est jeune, vieux, fatigué, malade, plein d’émotion, etc. une maîtrise qui va de pair avec une précision de trait parfois supportée, parfois suggérée, parfois dupliquée et parfois inachevée.

Tout en s’affirmant comme des peintures, les œuvres de l’artiste semblent libérer leurs sujets de l’emprise même de la toile de lin. Les «sorcières» de Bouzar sont bel et bien vivantes, et c’est peut-être l’un des aspects les plus intéressants de ces œuvres.

Dans sa pratique, et dans ses performances en particulier, l’artiste peint sur les corps de ses modèles vivants – souvent de couleurs vives – avant de les recréer sur ses toiles. Comme entre la peau et la chair, comme entre la peau et le monde, elle crée un échange semblable à un souffle unissant le modèle, son image et la personne qui la regarde. C’est un échange empreint de respect où le peintre a abandonné toute position en surplomb pour donner au sujet une totale liberté.

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