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Les cloches de Toumliline, histoire d’un vivre-ensemble par les actes [Interview]

Les cloches de Toumliline, histoire d’un vivre-ensemble par les actes [Interview]

Que raconte l’histoire de votre documentaire ?

C’est l’histoire du monastère de Toumliline, fondé en 1952 par des moines de la région toulousaine. Ils sont restés au Maroc jusqu’à la fermeture du lieu en 1968. Le documentaire retrace ainsi leur parcours, montre comment ils sont venus, leur vie quotidienne, les raisons de leur départ… Ce film retrace aussi ce qui a marqué le monastère en termes d’œuvres, de présence dans le tissu social, de liens et de positionnement politique en tant que témoignage des injustices vues au Maroc sous le Protectorat. Ces personnes ont témoigné tout en restant dans la discrétion totale sans étiquette politicienne. Elles ont adopté les revendications légitimes du peuple marocain en partant du principe de l’éthique religieuse chrétienne.

Il y a eu des aspects purement de charité chrétienne dans le cadre d’une action sociale, par exemple en recueillant des orphelins ou des enfants abandonnés que les moines repéraient. Il y a le témoignage de l’un d’eux qui raconte qu’il accompagnait les pensionnaires au monastère car on savait que celui-ci donnait à manger. Le père Gilbert, qui s’occupait d’eux, a su qu’il n’avait pas de famille. Il lui a donné des habits puis les a hébergés dans le monastère. Ce dernier a également construit un dispensaire. Je dis dans le documentaire qu’entre 1957 et 1959 seulement, il a permis plus de 60 000 consultations médicales.

Intérieur de la chapelle de Toumliline / Ph. Nicolas Michel

Puis il y avait une bibliothèque. C’est-à-dire que les enfants qui étaient sous la tutelle des moines mangeaient sur place, avaient des dortoirs et continuaient leurs études sur place, tandis qu’une partie des élèves venaient depuis le lycée Tarik à Azrou pour bénéficier de ce fond documentaire, regarder des films, consulter les ouvrages… La bibliothèque du monastère était la deuxième plus importante du Maroc après la bibliothèque nationale. En termes de documentation, les livres de toutes les disciplines de connaissance étaient disponibles, des sciences humaines en passant par la philosophie, les arts et la littérature. Il y avait également des abonnements aux publications périodiques.

Y a-t-il des témoins encore vivants du monastère que vous avez pu rencontrer ?

La fonction première de ce film est justement de ne pas prendre position dans le récit mais de faire parler les témoins que nous avons pu faire intervenir, dont d’anciens pensionnaires ou bénéficiaires de Toumliline, parmi lesquels on retrouve notamment des personnalités très connues aujourd’hui dans les domaines académique ou politique. On apprend par exemple que l’anthropologue et enseignant marocain à l’Université de Princeton, Abdellah Hammoudi, est passé par ce monastère. Il était le seul à avoir droit à une chambre dans le dortoir des moines. Dans l’entretien que nous avons eu avec lui, il nous a fait savoir que c’étaient en fait ces moines qui lui ont donné son engouement pour la philosophie.

Il y a également le père Popart, qui raconte être venu pour son noviciat. En tant que tel, il était interdit de quitter le monastère avant de terminer cette épreuve, mais comme le lycée Tarik avait un besoin en enseignants de philosophie, on a trouvé une solution de juste milieu en l’envoyant donner des cours aux élèves à Azrou le jour et effectuer le noviciat le soir. Abdellah Hammoudi, qui préparait son bac, avait donc cette chance de faire l’école le jour, en plongeant pendant une bonne partie de ses journées dans les livres de philosophie et à la tombée de la nuit, il échangeait avec le philosophe qu’était le père Popart.

Entretien avec le père Gilbert lors du tournage du film / Ph. Nicolas MichelEntretien avec le père Gilbert lors du tournage du film / Ph. Nicolas Michel

Aïcha Belarbi, sociologue, diplomate, et militante pour les droits des femmes est également passée par ce monastère dont elle nous a raconté le vécu lors des camps estivaux avec beaucoup d’engouement, ou encore Hassan Alaoui, directeur de publication du Maroc diplomatique, qui nous a confié avoir fait partie de ceux que les moines ont orienté vers le journalisme. Mahjoubi Ahardane, qui a fait partie, dans le temps, de l’armée de libération nationale, a grandement défendu le monastère dont les moines ont assuré la protection de certains résistants, sans pour autant être aux devants de la scène. Le père Gilbert, qui nous a quittés fin 2018, a témoigné avant cela dans le cadre de ce documentaire puisqu’il a fait partie des 20 premiers moines venus en 1952.

Nous avons également pu rencontrer Saïd Bilali qui, enfant, a travaillé comme berger avant d’être recueilli par le monastère, grâce auquel il a intégré l’école. Il a été tellement bien formé qu’il a rejoint les FAR en tant que colonel. A la retraite aujourd’hui, il est apiculteur, un autre savoir-faire qu’il a appris à Toumliline, qui aura finalement marqué toute sa vie. Il y a encore une multitude d’enseignants, de chercheurs et d’universitaires que nous avons pu rencontrer.

A travers quelles étapes avez-vous pu recueillir tous ces témoignages ?

Trouver toutes ces personnes et les identifier comme pensionnaires ou bénéficiaires du monastère était vraiment un grand moment de solitude pour moi. C’était comme une maman qui cherchait son petit, perdu, avec l’espoir que plus elle continue de le chercher, plus il pourra réapparaître.

Je me suis posé beaucoup de questions, je scrutais les forums sur Internet à la recherche du moindre détail, indice, photo ou élément qui pourra servir de piste et je n’ai jamais perdu espoir. J’ai ensuite pu entrer en contact avec des personnes au Maroc et en France, surtout à Toulouse, et qui m’ont considérablement aidé à partir d’un livre très rare où le monastère est évoqué.

Qu’est-il advenu du monastère aujourd’hui ?

Nous ne nous arrêtons pas sur les raisons de la fermeture du monastère cat elles sont multiples. Il y a eu bien sûr une forme de pression et des contraintes, notamment d’ordre économique, mais j’ai fait le choix délibéré de ne pas y répondre, afin de laisser libre court à la parole des témoins et à l’intelligence des spectateurs dont chacun se fera sa propre lecture. Ce que nous savons en tout cas, c’est que les tentatives du père Popart pour trouver des fonds afin de garder en vie le monastère ont été vaines.

Photo : Nicolas MichelPhoto : Nicolas Michel

Par ailleurs, la décolonisation a donné lieu à une institutionnalisation des relations internationales mais aussi de la gestion de certaines questions d’ordre social, donc le rôle du monastère, qui était encore une fois dans la discrétion, a été de passer le témoin au ministère des Affaires étrangères et à partir de là, le rôle des églises au Maroc de manière générale a évolué. Ainsi, ce documentaire donne des arguments mais ne prend pas partie, dans l’idée de créer le débat – plus que de donner des réponses toutes faites – et nous réapproprier ainsi cette partie de notre mémoire.

Pour revenir à ce qui reste de Toumliline aujourd’hui, il est déplorable que le relais n’ait pas bien été repris à la fermeture. Cette dernière n’a pas donné lieu à la naissance de nouvelles écoles, bibliothèques et centres de santé en capitalisant sur ce qui a été laissé par exemple. Même sur le plan architectural, lorsque le bâtiment a été repris, dans un premier temps, pour servir de centre de formation professionnel, son aspect a été défiguré, des jardins japonais ont été rasés… J’espère qu’après ce film, on pourra restaurer le lieu pour en faire une maison d’artistes et redonner une véritable dimension intellectuelle à cette belle région.

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