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Nouveau modèle de développement en Algérie : Pas d’alternative sur la base de l’illusion ou du mensonge

Amir Farid. Doctorant en économie. Enseignant vacataire. Université A. Mira de Béjaïa

Depuis le 22 février, les Algériens ont exprimé à plusieurs reprises leur rejet de ces choix et de ce mode de gestion des affaires publiques de la société, que ce soit au travers des mouvements sociaux avant le 22 février 2019, ou lors de la révolution en marche. Les différentes marches populaires de chaque vendredi étaient et sont l’expression de cette exaspération et de ce refus d’un système où l’absence de la justice devient le mécanisme de domination des couches sociales qui sont en désaccord politique avec le pouvoir. Il faut surtout apporter des réponses aux questions que pose le citoyen algérien aujourd’hui.

Au-delà des différentes propositions que nous avons vu depuis quelques semaines, il est impératif pour nous d’offrir un projet de société porteur d’une nouvelle Algérie avec un nouveau modèle de développement. Nous voulons bâtir une société moderne, démocratique, juste et solidaire. Nous devons contribuer à l’émancipation de chacun, préparer l’avenir des générations futures. L’exigence démocratique nous pousse à donner plus de sens, des perspectives mais aussi de la confiance.

En tant que militants, intellectuels et universitaires, notre responsabilité est claire : réussir notre révolution citoyenne, exemplaire et admirable. Nous assistons à une course de vitesse déjà engagée entre deux visions d’avenir contradictoires. La première est celle du mouvement révolutionnaire du 22 février, il s’agit d’un projet qui se veut démocratique et progressiste. La deuxième c’est celle des tenants du régime qui cherchent à faire avorter la révolution et faire le changement dans le système. Autrement dit, changer les symboles du système sans changer ses institutions et les mécanismes de gouvernance. Dans la perspective de cette confrontation, une différence de taille oppose les deux démarches.

D’un côté, il y a la proposition du chef de l’état-major de l’armée déclinée par tous les Algériens avec pour leur pour commun le fait que la transition ne peut pas se faire avec les mêmes institutions et même personnel politique qui sont derrière la crise politique multidimensionnelle et que la démarche du pouvoir ne mènera pas au changement radical du système mais elle consolidera le changement dans la continuité du même système.

Derrière les mots, les formules, les postures, c’est la poursuite de la politique menée depuis 1962 : une politique d’exclusion et d’appauvrissement des pauvres, favorable pour les plus favorables, c’est-à-dire les rentiers du système. Elle incarnera la même logique de répression et de la fermeture du champ politique et médiatique avec surtout une justice aux ordres. D’un côté, le plan économique, la démarche du système ne sera pas en mesure d’assurer une bonne croissance économique, mais surtout elle produira le délitement social et territorial porteur de toutes les formes de violence sur lesquelles le pouvoir s’appuie d’ailleurs pour mieux exploiter les peurs et les désordres.

De l’autre, l’alternative du mouvement populaire progressiste fondé sur la convection que la démocratie est la solution et non le problème, que la transition démocratique est la seule voie salutaire pour une nouvelle Algérie démocratique, que la richesse de l’Algérie se fonde sur l’égalité des chances pour un meilleur destin collectif et qu’il ne peut y avoir de réformes structurelles sérieuses sans la reconnaissance effective du rôle des différents groupes, acteurs et diverses forces sociales permettant de faire de ces réformes un vecteur d’une alternative viable pour la construction de l’Algérie de demain. Cette vision part des différents atouts de l’Algérie pour retrouver son ambition d’une Algérie moderne plurielle. Elle est fondée sur qui sera construit demain et non pas sur ce qui existe aujourd’hui.

Forts du chemin parcouru depuis le 22 février et tirant des leçons des expériences passées, nous avons un devoir moral et impérieux de réussir la révolution en marche. Nous devons avoir des principes pour agir, une proposition concrète pour changer, la volonté et le courage pour passer à l’action.

Etre responsable, c’est vouloir changer l’Algérie. Nous devons être fiers de nous-mêmes, de notre parcours historique, de nos repères et de notre culture nationale. Il est d’une importance capitale de tirer de nos succès comme de nos échecs passés d’ailleurs une meilleure voie de sortie de crise sans compromettre notre avenir. Face à l’habitude du désespoir et la culture de division et de la haine semée par le système depuis des décennies, nous devons porter le message de l’espoir, d’un changement radical, c’est-à-dire, une vraie alternative politique crédible qui ne se résumera jamais à une simple alternance car la question qui nous oppose aux tenants du pouvoir en place n’est plus celle du pouvoir mais c’est celle qui pose la problématique du changement radical du système et de la refondation de l’Etat.

Pour reconstruire l’Algérie politique et sociale, il y a lieu de renverser la tendance du système qui a dépossédé le peuple de son droit élémentaire à choisir librement ses représentants et ses institutions, qui a confisqué les libertés individuelles et collectives, qui a tant marginalisé la femme et celle qui a organisé la banqueroute de l’économie nationale. Il est primordial aussi d’en finir avec la tendance qui n’a pas pu promouvoir le vivre-ensemble dans une Algérie plurielle. Dans ce sens, notre premier engagement doit être l’adoption du principe de la rupture radicale avec tout ce qui fonde le système politique actuel.

La démarche à suivre est donc celle qui prône la mobilisation dans l’action, la vérité et l’unité dans la diversité. La mobilisation dans l’action nous renvoie à la volonté de chacun de nous. Nous ne pouvons pas accepter l’injustice sous toutes ses forces et d’où qu’elle vienne, qu’elle soit politique, économique, sociale où culturelle. Les défis d’hier ne sont plus ceux d’aujourd’hui. L’Algérie de 2019 doit impérativement relever le défi de réussir sa transition politique et énergétique, vers une Algérie moderne avec une économie productive, dans un contexte mondial caractérisé par un retour fort à une régionalisation approfondie dans un multilatéralisme fort, elle doit relever le défi de la sauvegarde de son unité nationale et la sécurité des frontières face au développement du terrorisme international.

Dans ce volet de sécurité il y a le dossier d’immigration illégale. Selon les rapports de l’OMI, ces flux migratoires sont appelés à changer d’échelle, d’implication et de complexité au cours des prochaines décennies, sous l’effet des déséquilibres socioéconomiques, démographiques qui ne cessent de s’accroître, des modifications de l’environnement et la nouvelle reconfiguration des rapports de force dans le monde. Il y a aujourd’hui une nécessité et une urgence pour penser ces flux migratoires, cela se justifie par le fait qu’ils  créeront de nouveaux défis, de la migration irrégulière à la protection des  droits humains des migrants.

Devant ces nouvelles tendances d’immigration clandestine, la nouvelle Algérie doit mettre en place une nouvelle politique migratoire et un nouveau dispositif de gestion de la migration clandestine pour éviter ses effets indésirables. Les solutions que nous apporterons à ces défis doivent être fondées sur les valeurs que nous portons, essentiellement humaines et démocratiques. Nous devons incarner la voie d’une alternative réellement crédible au régime politique et économique en place depuis 1962. La situation alarmante  de notre pays appelle cet effort.

L’informel est aussi un élément important dans la crise actuelle, car derrière cette question il y a une autre question qui s’impose et elle n’est pas d’une moindre importance : qui sont ceux qui dominent l’informel ? Pour rendre le projet de la révolution en marche plus intelligible, nous devons l’inscrire dans un modèle de développement en fonction des spécificités nationales. Un modèle qui respecte l’exigence démocratique, qui porte une exigence de la transformation et de la maîtrise de notre économie nationale, qui met en avant une redistribution équitable des richesses produites, de préservation des entreprises publiques et stratégiques et qui garantit la gratuité d’éducation de qualité, les soins de qualité…

Voilà ce qui nous permettra de fixer, à notre sens, les objectifs de l’après période de transition. Il faut changer la vie des Algériennes et des Algériens. Travailler dans le sens de plein emploi, d’une société de la connaissance et du bien-être partagé, du développement économique et d’une vraie démocratie doit être un thème central de notre stratégie de développement. C’est la raison principale de la naissance du mouvement du 22 février 2019.

Les tenants du pouvoir en place, depuis des années, n’ont pas pu comprendre le désarroi des couches sociales qui se sentaient marginalisées et oubliées ou abandonnées au moment où, eux, ils s’en sortent bien : chômage endémique des jeunes, précarité des salaires des travailleurs, conditions de vie dégradées…des villages ruraux complètement oubliés. Ils n’ont pas pu mesurer la fracture sociale.

Il est évident que cela appelle une puissance publique pour faire réussir un tel projet afin que nous puissions incarner et répondre favorablement aux différentes aspirations de la société. Elle aura pour mission de s’attaquer, en premier lieu, à la racine de l’exclusion sous toutes ses formes, des inégalités. Ici l’Etat doit jouer le rôle de préventif dans son plein sens. Cette démarche devient plus efficace notamment dans les secteurs économiques, de la santé, d’éducation et de l’environnement. En deuxième lieu, l’Etat doit concrétiser sur le terrain l’égalité des chances à la population et cela dans le cadre de ses politiques publiques.

Il est d’une importance capitale dans une société qui était pendant longtemps otage des politiques publiques qui répondaient à des impératifs idéologiques qu’économiques et sociaux. Une politique publique efficace au service de tous les citoyens doit prendre en considération le traitement des questions du chômage, d’exclusion sociale, d’échec scolaire, les situations spécifiques de chaque individu. Pour cela, l’Etat doit être doté d’une nouvelle approche pour évaluer des situations spécifiques et accompagner individuellement chaque cas qui rentre dans ces trois situations. L’Algérien doit être reconnu comme un bon citoyen jouissant de tous ses droits et devoirs.

Il y a urgence de renouer avec la modernité. Cela implique de la part de l’Etat, une réponse réfléchie aux questions de l’heure. Il faut voir la vérité en face ; là voir en face c’est de là dire pour agir dans le sens de la voie de la construction d’une alternative. Notre conception de la politique est fondée sur la vérité comme une clé pour réinventer un lien fort de confiance avec la population. «Aucune alternative durable ne peut être construite sur la base de l’illusion ou du mensonge.»

Le message fort de la révolution en cours est celui d’incarner exactement la voix du peuple et il est impératif et d’une obligation morale de lier nos actes à nos paroles pour éviter de revivre la crise des résultats. Pouvoir et avoir le courage d’être cohérent dans ses actes et ses paroles sera une victoire pour le pays dans le sens où la cohérence mènera à une réelle réforme qui va s’inscrire dans la durée.

Dire la vérité c’est aussi mettre en évidence les véritables éléments du blocage de la transition économique. Aucune transition économique n’est possible si on n’a pas au préalable identifié correctement l’essence de la crise et sa problématique. Il est nécessaire aujourd’hui de maîtriser les termes du débat pour éviter de poser des fausses questions. Depuis des années que des universitaires et hommes politiques considèrent que la transition vers le mode de production capitaliste est un fait réel dans le contexte algérien.

Alors, sur la base de cette vision qu’une lutte idéologique a été menée contre la logique libérale dans un monde de plus en plus mondialisé avec son cortège de dérégulations, déréglementations, libéralisations, privatisations, précarisation qui sont l’expression des valeurs d’individualisme, d’exploitation, de domination et de la logique du profit.

Cependant, comme il a été observé par des experts et scientifiques, la transition du mode de distribution rentier vers le mode de production capitaliste a échoué. La période d’ouverture de 1988 revêt une importance capitale au regard de la dynamique de réformes engagées sur le plan politique et économique dont beaucoup de travail reste à faire pour que nous puissions comprendre les enjeux de cette phase de l’histoire de l’Algérie.

Sur le plan économique, la réforme post 1988, malgré son assassinat dans l’œuf au début de son processus, avait donné naissance à une transition, à «temps 0» à nos jours, dans laquelle les transformations économiques sont évoluées. En effet, la problématique de la crise algérienne révèle la crise d’un monde ancien incapable de produire une alternative, agonisant, fondé sur la rente en tant que rapport social dominant et un monde nouveau qui n’arrive pas à voir le jour et c’est celui du mode de production capitaliste.

Cette crise traduit le conflit qui oppose les forces rentières et les couches sociales qui essayent  d’émerger. Les réformes du gouvernement Hamrouche, qui ont suivi les événements d’Octobre 1988, n’ont pas permis de réussir la transition. Elles étaient déviées par le pouvoir politique de leurs objectifs économiques pour répondre à un impératif idéologique et politique. Cette expérience de transition vers une économie de marché a été brutalement interrompue en juin 1991.

Le gouvernement Hamrouche était contraint à la démission et tous les gouvernements qui lui ont succédé avaient travaillé et travaillent pour empêcher tout processus de transformation ou de transition vers une économie productive et vers un régime politique pluraliste. Ceci nous revoie au déficit et à l’incapacité de l’Algérie à mettre en place des mécanismes institutionnels qui seront en adéquation avec les implications d’une véritable économie de marché, en rupture catégorique avec la logique rentière sur laquelle le régime d’accumulation était fondé.

De ce fait, notre conception de l’Algérie de demain est celle qui préconise un Etat présent et puissant capable d’accompagner efficacement la transition vers une économie productive et diversifiée. Un Etat social qui va libérer le droit à la liberté d’initiative. Mais C’est aussi un Etat démocratique dans la distribution des rôles entre ses partenaires sociaux, les collectivités locales, aux associations et les différents acteurs de la société civile.


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