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Se souvenir des femmes congolaises qui ont combattu pour l’indépendance | Conflit

Se souvenir des femmes congolaises qui ont combattu pour l'indépendance |  Conflit

Actuexpress Le 2020-06-30 09:00:00, Se souvenir des femmes congolaises qui ont combattu pour l’indépendance | Conflit

Quelques jours avant que la République démocratique du Congo ne déclare l’indépendance, une femme a marché sur le tarmac de l’aéroport congolais à pas rapides et assurés. Elle s’appelait Andrée Blouin, une militante anticoloniale connue qui était en train d’être expulsée par le gouvernement belge. Tous les yeux étaient rivés sur elle alors qu’elle se dirigeait vers l’avion à destination de Rome. Mais parmi ceux qui regardaient, peu savaient qu’elle avait caché, dans sa coiffure glamour en chignon, un document politique accablant qui portait les signatures des dirigeants nationalistes du Congo.

Elle prévoyait de profiter de son expulsion pour convoquer une conférence de presse internationale au cours de laquelle elle révélerait des preuves de l’ingérence de la Belgique dans la transition vers l’indépendance. Alors qu’elle montait à bord, un fonctionnaire colonial lui a bloqué le chemin et lui a demandé : « Madame Blouin, comptez-vous retourner au Congo ?

Elle a répondu avec autant de sarcasme qu’elle pouvait en rassembler : « Comptez-vous quitter le Congo ?

Aujourd’hui, 60 ans après les événements tumultueux qui ont conduit à l’indépendance du Congo, Andrée Blouin et les femmes qui se sont battues pour la libération de l’Afrique sont presque oubliées. Mais à son époque, Blouin a combattu trois puissances coloniales en tant que conseillère du Congolais Patrice Lumumba, du Ghanéen Kwame Nkrumah et du Guinéen Ahmed Sekou Touré.

À l’heure actuelle, alors que les militantes noires dirigent des mouvements contre la violence d’État aux États-Unis, en France, au Brésil et ailleurs, les récits des combattantes de la liberté africaines peuvent faire la lumière sur les rôles historiques que les femmes ont joué dans la lutte pour la justice, et offrir des cours pour le présent. En particulier, l’activisme de Blouin a montré que la libération des femmes était indissociable de la décolonisation.

La femme derrière Lumumba

Qui était Andrée Blouin ? Certains disaient qu’elle était une espionne pour les Russes ou les Américains. D’autres ont affirmé qu’elle était l’amante du Premier ministre congolais. Le 15 octobre 1960, l’Afro-américaine de Baltimore a publié un titre la décrivant comme « La femme derrière Lumumba ». Ce qui est certain, c’est que Blouin était un panafricaniste autoproclamé qui a apporté d’importantes contributions au projet anti-impérialiste de libération des personnes d’ascendance africaine. Un journaliste lui a un jour demandé si elle était communiste. Elle a répondu : « Laissez les petits imbéciles m’appeler comme ils aiment. Je suis un nationaliste africain.

Blouin est née en République centrafricaine en 1921 et a grandi séparée de sa famille dans un orphelinat pour enfants « métis » à Brazzaville. La Belgique a depuis présenté ses excuses pour cette atrocité coloniale. La France n’a pas.

Des années plus tard, lorsque son fils de deux ans, René, était atteint du paludisme, l’administration coloniale française a refusé d’accorder à Blouin l’accès à la quinine qui sauve des vies, celle-ci était réservée aux Européens. Elle a dû regarder son fils mourir. Tout au long de sa vie, ses allers-retours entre les colonies françaises et belges lui ont permis de connaître de première main les cruautés particulières de chaque puissance impériale.

Blouin s’est lancée dans l’activisme politique au Congo belge avec la perspicacité acquise grâce à sa connaissance intime de la violence coloniale sous la domination française. Elle a dirigé un effort de masse à la base pour mobiliser les femmes congolaises afin qu’elles participent au mouvement pour l’indépendance. Elle a déclaré qu’« on ne pouvait pas séparer le problème des ressources du continent africain du problème de la femme africaine ».

Blouin a critiqué l’éducation coloniale, qui limitait les femmes et les filles à des formations telles que l’entretien ménager et les travaux d’aiguille et a plaidé pour une vision plus globale de l’éducation à mettre en œuvre dans la nouvelle nation indépendante. En 1960, elle était devenue l’un des trois membres du cercle restreint de Lumumba, travaillant si étroitement avec le Premier ministre congolais que la presse les surnommait « l’équipe Lumum-Blouin ».

Sur le plan international, Blouin reprochait à la Belgique de saboter la décolonisation congolaise. Lorsqu’elle a convoqué la conférence de presse à Rome au cours de laquelle elle a souligné ce fait, elle a été confrontée à une tentative d’assassinat qui l’a forcée à fuir en Guinée. C’est sur la suggestion de Blouin que Lumumba a demandé l’aide des États-Unis pour faire pression sur la Belgique pour qu’elle retire ses troupes du sol congolais. Dans son autobiographie, elle révèle que son motif était de forcer la main de Washington à révéler que son alliance était avec la puissance impériale belge. Elle n’a jamais cru que les États-Unis étaient un véritable allié.

Avec l’assassinat de Lumumba et de plusieurs de ses proches conseillers, Blouin est condamné à mort. Elle s’enfuit à nouveau, cette fois à Paris où elle vécut en exil jusqu’à sa mort en 1986. D’autres femmes de sa famille n’eurent pas cette chance. Sa fille, Eve Blouin, se souvient que les militaires l’ont détenue ainsi que sa grand-mère maternelle. Comme sa mère avant elle qui a vu, impuissante, son fils mourir du paludisme, Eve a vu les soldats battre sa grand-mère à mort.

L’histoire de Blouin est unique. Mais elle n’était aussi qu’une des nombreuses femmes négligées qui étaient actives dans la décolonisation. Elle a travaillé avec le Mouvement féminin pour la solidarité africaine, fondé le 8 avril 1960. 6 000 femmes congolaises ont assisté à sa première réunion. À la fin du mois de mai, leur nombre était passé à 45 000 membres inscrits. À mesure que leur influence politique grandissait, l’administration coloniale interdit leurs réunions. Les politiciens congolais, à leur tour, ont tenté de capitaliser sur le mouvement pour accroître leur propre popularité. L’organisation est restée concentrée sur l’émancipation des femmes. Ils ont décrit une vision de la santé, de l’alphabétisation et de la reconnaissance des femmes en tant que citoyennes de la nation postcoloniale émergente. Ils ont également créé des sections dans toutes les provinces et ont donné aux femmes locales les moyens d’assumer des rôles de leadership dans le mouvement.

Leçons apprises

À certains égards, Blouin était bien la femme derrière Lumumba, car son héritage continue d’être éclipsé par celui des « grands hommes » de l’indépendance congolaise.

Elle est insaisissable, non pas parce qu’elle était la manipulatrice de l’ombre du leadership de Lumumba, mais plutôt parce que, comme beaucoup de femmes qui ont vécu et sont mortes pour la libération de l’Afrique, elle reste en marge de l’histoire. De même, le travail du Mouvement féminin pour la solidarité africaine reste relativement méconnu dans les récits historiques sur la longue et douloureuse marche vers l’indépendance congolaise.

Aujourd’hui, 60 ans plus tard, alors que les protestations mondiales contre le meurtre de George Floyd ont conduit à l’arrestation rapide de ses assassins tandis que ceux de Breonna Taylor restent libres, la lutte pour la décolonisation des femmes de la République démocratique du Congo est un rappel clair de la nécessité de reconnaître les femmes victimes de la violence d’État et de se souvenir de leur contribution à la libération.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale d’Al Jazeera.

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