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Ce que la Tunisie inspire à Saber Mansouri

Ce que la Tunisie inspire à Saber Mansouri

Actuexpress.net Le 2021-04-09 17:30:00, Ce que la Tunisie inspire à Saber Mansouri

C’est le troisième roman de l’auteur tunisien, après Une femme sans écriture (Seuil, 2017) et Je suis né huit fois (Seuil, 2013). Huit, ils le sont précisément dans son nouveau roman. 7 + 1. Sept morts et un poète survivant. Un chiffre lancinant qui, horizontalisé, est symbole de l’infini. De l’éternel retour aussi. Celui de la mémoire et du souvenir évidemment.

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Le décor de l’histoire

Nous sommes à la source de l’Aube, en janvier 2011. Une semaine après la fuite piteuse de Ben Ali en Arabie saoudite. Face au tribunal populaire et aux institutions politiques, huit prévenus. Trois sœurs et cinq frères. Faites entrer la journaliste qui a commis la gaffe du siècle, le commerçant pieux, le futur homme politique qui revient de loin, l’historien de Groix, le médecin qui ne voulait pas soigner le notable de Tunis et l’avocate qui a perdu tous ses procès politiques, le poète assis, l’homme perché sur la colline bleue. Ceux-ci doivent avouer leur méfait majeur: un coup d’État.

Le roman part en appui chronologique de la date du 26 mai 2026, à 20 heures précises. Quinze ans auparavant, ces huit personnes ont comparu, sept ont été condamnées à mort, un en a réchappé. Leur point commun qui tient lieu de chef d’accusation? Avoir incarné dans leur propre vie «l’épopée d’une famille dont la grâce est d’avoir érigé l’estime des siens en principe premier du gouvernement du peuple».

Égalité et estime de soi comme espace de vie

Animés par le désir de justice, ils ont déclaré l’autonomie de l’Ouest pour y créer une République basée sur l’égalité et l’estime de soi. Cette région se voyait abandonnée par le pouvoir alors qu’elle a toujours fourni le pays en blé et richesses humaines. L’idéal de reconnaissance et d’autonomie se concrétise alors dans la République de la source de l’Aube. Mais la nouvelle République ne durera que trois jours avant que la garde nationale ne débarque pour mettre fin à la sédition. Dans ce Nord-Ouest frondeur et récalcitrant face à un Nord-Est, selon l’auteur, plus sage et favorisé, voici que prend place l’utopie autant que la parabole. À la source de l’Aube, face à la Haute Instance réparatrice du passé, les huit frères et sœurs plaident leur cause et étayent leur défense.

Il leur sera accordé «vingt heures de parole, une heure pour manger et trois heures pour dormir». Chacun va déployer une plaidoirie pro domo, moins pour sauver sa peau ou ce qui en reste, que pour raconter une Tunisie: celle d’avant la Révolution de décembre 2011. Leur défense est celle de trajectoires forgées contre le destin univoque, qu’il soit social, de genre ou politique. Ces personnages sont pris dans des rets déterminés, mais ils racontent comment ils ont besoin de sortir de ce destin tracé, le leur comme celui de leur pays. Car il n’est d’émancipation que commune et partagée.

La parole à la défense

En un «jour de réparation des maux du passé», le poète revient sur ce procès et les plaidoiries. Lui en avait réchappé par tirage au sort. Parole à la défense après des années d’accusation et d’inquisition. Le poète mettra en forme ces mots, en coryphée respectueux du souffle de chacun des morts. Il s’efforcera de sortir les «sept morts audacieux» de l’oubli dont ils avaient été condamnés. Il les convoque et les invoque tout à tour, en témoin de leur propre vie. La force du récit est alors proposée comme possibilité de rachat, de justification et de réparation.

La Tunisie au centre

Le roman prend en point de vue temporel un futur proche. This position en surplomb remet en perspective les événements, dit un pays, ses travers et son espoir. Il balaie plusieurs strates de récit, plusieurs aires géographiques et temporelles. Il trace, en creux, le portrait d’un pays tout entier, par cercles concentriques tour à tour larges puis réduits.

Le dispositif scénique mis ainsi en place permet au roman de prendre son ampleur géographique et temporelle. Le roman revisite la Méditerranée, avec comme centre la Tunisie. La France y apparaît, avec cet historien qui part sur une île bretonne où Bourguiba fut en résidence surveillée. La Seconde Guerre mondiale, les banlieues françaises se télescopent aussi. La Libye, le «Pays têtu» aussi, autrement dit l’Algérie, celle de la guerre de libération comme l’actuelle. Soyez tout autant prêt, en tournoiements narratifs, à voir le roman traversé par les colères de Kadhafi et à suivre le destin d’une boîte de concentré de tomate qui change un philosophe aimant la vérité en conseiller du dirigeant libyen.

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Des personnages se détour

Apparaît aussi un journaliste qui refuse «une proposition» de l’avide épouse du César carthaginois, à savoir rejoindre son service de communication et propagande. Elle s’y brûlera les ailes. Voici également l’avocate qui consacra sa vie à défendre les gauchistes et les islamistes inoffensifs et qui sut tout autant déployer sa propre défense; tout comme l’historien d’ailleurs, celui qui retrace l’épisode breton méconnu de la vie de Bourguiba. Un mystérieux personnage pose aussi son récit, l’homme assis au sommet de la colline bleue, tel Hassan ibn al-Sabbah, le «vieux sur la Montagne». Sans être le maître d’une secte tunisienne des Assassins, il reste celui qui a présidé à la naissance de la République autonome.

Deux personnages retiennent particulièrement l’attention. Celui de la femme médecin d’abord. Brillante, animée par le désir de soigner et aider, la voici mêlée à la jeunesse dorée de Tunis. Celle qui navigue entre les façades bleues et blanches de La Marsa, les allées vertes de Carthage, les boîtes branchées et les soirées débridées. Elle découvre aussi les trajectoires de carrière qui doivent moins au mérite et au travail que les alliances, protections, entregent et chasse gardée de grandes familles. Ces mêmes grandes familles qui se rapportent au régime de rejetons gâtés et d’appuis politiques. Refusant les offres, corruption, chausse-trapes tendues, elle retournera dans sa montagne, se faisant médecin itinérante.

L’autre personnage est celui du philosophe-commerçant. Au milieu des livres et penseurs, il cherchait la vérité, tombée du ciel des idées. Observant le commerce qui se fait entre la Tunisie et la Libye voisine, il décide de s’investir dans le commerce très prosaïque du concentré de tomate. Le voici en affaires avec Kadhafi, l’occasion pour l’auteur de déployer des dialogues politiques saisissants. Le cynisme des relations internationales y apparaît.

Hésitation

Le roman hésite constamment entre récit actuel, conte philosophique intemporel et uchronie. L’espace-temps se distord au gré des récits faits par chacun des accusés. Il est aussi l’occasion pour Saber Mansouri de retracer avec la méticulosité d’un entomologiste les ressorts d’une dictature et d’une société gangrenée par elle. Tous les rapports sociaux, amoureux, amicaux, familiaux, professionnels et d’autorité, en sont comme contaminés. Laminés. Parfois le récit se fait faussement ingénu, conte naïf et symbolique. Sur songe alors aux romans d’Ismaïl Kadaré, notamment Le Palais des rêves. L’auteur albanais avait aussi décrit, sous forme de conte imagé et intemporel, les méfaits d’une dictature, celle-là bien ancrée et bien réelle.

La violence

L’auteur décrit ainsi, en scènes précises, la violence réelle et symbolique qui découle de cette violence matricielle. Oscillant entre ceux qui font l’histoire (Ben Ali, les peuples, Kadhafi) et ceux qui la subissent (les petites gens, les peuples, l’individu), il montre comment des résistances autonomes et singulières ont pu constituer de minuscules grains de zibeline. Sans gripper ou paralyser la mécanique dictatoriale, leur simple refus a pu suffisamment inquiéter pour que leur procès soit fait.

Les institutions du pays sont décrites comme tentaculaires, infaillibles et sans personnification, sinon leurs noms: «l’Institution Infaillible», «La Grande Vigilante». La Tunisie apparaît comme traversée de fractures internes aussi larges et instables que des failles sismiques. Un Nord-Ouest abandonné et révolutionnaire en rupture avec le Nord-Est rangé. La Tunis orgueilleuse et méprisante qui ignore superbement les petites villes abandonnées. Au sein même de Tunis, les faubourgs désargentés se déploient, invisibles aux quartiers cossus et codifiés. Partout prédation et prévarication comme mode de gouvernance.

Valeur cardinale: l’estime des siens

Le roman rappelle une loi de bon sens. À la question, comment gouverner un pays à l ‘«histoire confisquée et au destin tragique»? Il répond simplement, «on peut gouverner les nôtres par l’unique vertu: l’estime des siens. Ce sont eux qui nous sauveront ». Ce roman est avant tout un hommage aux oubliés de la terre, à un peuple gouverné sans qu’on l’aime. Un plaidoyer pour la justice sociale et l’égalité. L’utopie en politique, la générosité et la fraternité comme dynamiques nécessaires. Leçons d’éternité, que ce soit dans les faubourgs de Carthage ou sous d’autres cieux.

* Sabre Mansouri, «Sept Morts audacieux et un poète assis». Elyzad, 384 p., 22 euros.

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