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en Tunisie, la lente asphyxie des petits agriculteurs

en Tunisie, la lente asphyxie des petits agriculteurs

Rédaction Le 2021-03-09 09:00:00, en Tunisie, la lente asphyxie des petits agriculteurs


Romdhane Anis Lassoued, 43 ans, est producteur de lait à Ouled Jaballah.  Faute de pouvoir les nourrir, il vend quelques vaches chaque année. Romdhane Anis Lassoued, 43 ans, est producteur de lait à Ouled Jaballah. Faute de pouvoir les nourrir, il vend quelques vaches chaque année. LILIA BLAISE

Des cartouches de gaz lacrymogène traînent sur le bitume, et la route qui mène à la bourgade d’Ouled Jaballah reste bloquée par des barrages de pierres et de camions. Dans ce village de 5 000 habitants de la région du Sahel, dans l’est de la Tunisie, la révolte des agriculteurs grondait toujours vendredi 5 mars. Depuis début février, des dizaines d’éleveurs bovins manifestent contre la hausse des prix des denrées alimentaires pour le bétail.

«Il ya eu une première trêve de quinze jours avec le gouvernement pour pouvoir négocier, mi-février. Finalement, nous avons repris le mouvement depuis trois jours puisque rien n’a été fait », explique Bilel El Mechri, porte-parole de la coordination des agriculteurs d’Ouled Jaballah. Autour de lui, une vingtaine de protestataires se sont rassemblés, emmitouflés dans des masques et des cagoules de fortune, acceptent entrevoir des lance-pierres artisanaux cachés dans leurs poches. «Si la police revient nous arroser de gaz, cette fois on se défendra. La dernière fois, le gaz a atteint les maisons et même le bétail. Ce n’est pas normal qu’on réponde ainsi à nos protestations, qui sont légitimes », dit l’un des autres.

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L’augmentation du prix des aliments pour le bétail, la «aalfa», un mélange de soja, de maïs, de sels minéraux et d’autres matières vitaminées, étouffe les éleveurs, qui n’arrivent plus à faire face. Romdhane Anis Lassoued, 43 ans, explique qu’en dix ans, le sac de 50 kg est passé de 20 à 57 dinars (de 6 à 17 euros), alors que le prix du litre de lait demi-écrémé, fixé par l ‘ Etat qui le subventionne, varie très peu. Fin 2020, il était de 1,25 dinar.

«Les aliments pour le bétail représentent 70% de nos coûts de production. Toute augmentation devrait entraîner une révision du prix de vente du lait au niveau de l’éleveur. Sinon, on travaille à perte », s’exclame Karim Daoud, président du syndicat agricole Synagri. Le problème est chronique. La Tunisie importe tous les aliments destinés aux bêtes et n’a élaboré aucune stratégie de développement de cultures de fourrage ou de pâturages.

«Chacun se fait une marge sur notre dos»

L’agriculture et la pêche représentent près de 15% des emplois tunisiens et 10% du PIB. Le pays est connu pour sa production d’huile d’olive, dont les exportations ont été très dynamiques ces dernières années. Mais l’élevage représente la plus grosse partie de ce secteur qui s’est montré résilient lors de multiples crises politiques et économiques de la dernière décennie. Pourtant, les difficultés sont bien là.

A Ouled Jeballah, le ras-le-bol des éleveurs est également lié à la question des monopoles autour de l’alimentation animale. «Le seul groupe qui importe du soja en Tunisie le distribue ensuite à trois grands groupes industriels, qui composent le mélange vitaminé et protéiné. Nous, les petits agriculteurs, nous sommes en bas de la chaîne, avec les intermédiaires qui pratiquent leurs propres prix. Chacun se fait une marge sur notre dos et nous sommes perdants », explique Bilel El Mechri.

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Pour Karim Daoud, les difficultés sont surtout la conséquence d’un Etat défaillant qui ne contrôle pas suffisamment les dépassements et les pratiques anti-concurrentes. «Les prix ne s’alignent pas réellement sur les cours mondiaux. Quand ces derniers chutent, par exemple, le prix reste le même ici », explique-t-il. Pour le moment, le gouvernement a seulement fait une annonce, le 19 février, pour fixer les prix du soja.

A Ouled Jaballah, tous les habitants vivent de l’agriculture et de l’élevage. «On n’arrive plus à distinguer nos maisons des étables car personne n’a vraiment les moyens de construire une ferme», commente Romdhane Anis Lassoued. Lui et sa femme n’ont pas de voiture, ils se déplacent dans une «carrita», une petite charrette tirée par un âne. Comme beaucoup, le couple vend quelques vaches chaque année, faute de pouvoir les nourrir. D’autres leur donnent juste des branches d’olivier.

Des récoltes en deçà des espérances

Même les agriculteurs qui parviennent à cultiver ce qu’il faut pour leur bétail voient les problèmes s’accumuler. A El Brahmi, dans le nord-ouest de la Tunisie, Charfeddine Touati arrive à subvenir aux besoins de ses vaches grâce à ses 18 hectares répartis entre la culture de betterave, le fourrage et l’ensilage. Mais cette année, il souffre d’un manque d’engrais qu’il souhaite de compenser avec le fumier de son bétail. Les quantités disponibles de phosphate d’ammonium et d’ammonitrate ont fortement réduit depuis que des grèves et des mouvements sociaux, en novembre 2020, ont bloqué la transformation du phosphate dans le pays, notamment au sein du Groupe chimique tunisien, à Gabès (sud ).

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«Cela va affecter la quantité de lait produite par mes vaches, car elles seront mal alimentées», explique Charfeddine Touati. Le pays, pourtant connu pour sa production de phosphate à l’échelle mondiale, avait annoncé devoir en importer l’année dernière pour sauver la saison agricole. Cela n’aura pas été suffisant. Afin de protester contre ces pénuries, des agriculteurs céréaliers du nord-ouest bloquent ponctuellement les routes. Mais pour la plupart, les récoltes vont être en deçà des espérances.

A Sidi Boumeftah, près de la ville du Kef, les champs de blé sont striés d’un vert plus clair là où l’engrais est venu à manquer. Kaïs Ben Salah, agriculteur spécialisé dans les céréales et le colza, regarde avec peu d’espoir sa parcelle. «Les deux tiers de ma récolte sont déjà détruits. D’habitude le colza arrive au niveau de ma taille, là il dépasse à peine mes genoux et la tige est très peu fournie », constate-t-il, amer. Lors des semis, il n’a pu disposer que de 70 kg par hectare au lieu des 300 kg nécessaires. Des camions d’ammonitrate arrivent toutes les deux semaines, mais c’est à chaque fois la ruée parmi les agriculteurs. «Il faut ou l’armée la police pour contrôler la répartition, car il n’y en a pas assez pour tout le monde», soupire Kaïs Ben Salah.

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