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« Je rêve d’une Tunisie nouvelle »

"Je rêve d'une Tunisie nouvelle"

Rédaction Le 2021-06-01 07:07:32, « Je rêve d’une Tunisie nouvelle »

Marianne: Dix ans après la révolution de janvier 2011, votre pays traverse une crise préoccupante, tant pour le destin des Tunisiens que pour ses conséquences françaises à travers l’immigration clandestine et les ressacs du terrorisme. Comme fondateur de l’association «Tunisie Libre», vous vous référez à un anniversaire plus ancien, celui du retour d’exil, le 1er juin 1955, d’Habib Bourguiba, un pas décisif vers l’indépendance. En quoi cette date vous inspire-t-elle comme défenseur des droits en 2021?

Hazem Ksouri: L’action de Bourguiba garde une actualité brûlante car elle contient tous les éléments qui peuvent aider aujourd’hui la Tunisie à surmonter ses crises internes et à retrouver la légitimité qui fut la sienne dans le traitement des crises internationales. Quand il rentre à Tunis, le 1er juin 1955, c’est la modernité que les Tunisiens voient arriver avec lui. Tout en luttant contre le colonialisme, Bourguiba est inspiré par la philosophie des Lumières. Il ne se dresse pas contre la France mais contre le statut imposé à un peuple. Pour évoquer historiquement ce retour, et toutes proportions gardées, ce sont les propositions de Hegel voyant Napoléon entrer en Allemagne, tel un symbole de la modernité, qui me vient à l’esprit. Bourguiba revient avec la modernité et les institutions. Il va changer l’ennemi colonial en partenaire stratégique, qui partage les mêmes valeurs, afin de bâtir l’État moderne tunisien et libérer la femme.

«On ne peut pas avoir un double discours destiné d’un côté à l’étranger et de l’autre aux Tunisiens. La femme est pleinement actrice de la sphère publique. »

Aujourd’hui, une vaste confrontation se déroule entre les valeurs de liberté, d’égalité, de raison, de tolérance, de développement éducatif et social qui était attaché Bourguiba, et l’obscurantisme, la référence hypocrite au sacré, l’inégalité et le malheur générés par l’idéologie des Frères musulmans. Bourguiba a cherché à être près du peuple. Il s’est appuyé sur un islam éclairé pour consolider une identité tunisienne du juste milieu. Son message remonte à Kheirredine Ettounsi, le grand réformateur [1822-1890, notamment auteur de l’ouvrage Réformes nécessaires aux États musulmans, Paris, 1868], Tahar Haddad [1899-1935, figure de la pensée syndicale et politique], et d’autres personnalités remarquables.

L’avocat Hazem Ksouri, militant des droits civiques et fondateur de l’association «Tunisie Libre», intimé à renouer avec la vision d’Habib Bourguiba.

© DR

Le statut des Tunisiennes est le plus libéral du monde arabe, mais le frein de la réforme de l’héritage demeure. Le défunt président Béji Caïd Essebsi souhaitait prolonger la vision bourguibienne en mettant en place la Colibe, la Commission des libertés individuelles et de l’égalité. Vous inscrivez-vous dans cette démarche?

Il faut consolider le socle juridique qui garantisse les libertés individuelles. On ne peut pas avoir un double discours destiné d’un côté à l’étranger et de l’autre aux Tunisiens. La femme est pleinement actrice de la sphère publique. Béji Caïd Essebsi a rappelé au peuple que la femme ne représente pas la moitié de l’homme. La femme est égale à l’homme. Selon l’article 21 de la constitution de 2014, «les citoyens et les citoyennes sont égaux en droits et en devoirs. Ils sont égaux devant la loi, sans discrimination aucune ». Cette Constitution a été signée même par les islamistes mais ils cherchent à le nier. Ou, nous ne pouvons pas nier cet article. Nous ne pouvons pas nier que la femme a participé à tous les événements qui ont bâti la Tunisie de l’indépendance jusqu’à nos jours. Comment puis-je nier son droit à être mon égale? Pour soutenir ce droit et cette réforme, je dois faire preuve d’audace juridique et politique.

«Selon la Constitution qui a été signée même par les islamistes, tout le monde a le droit de croire ou de ne pas croire. »

Sur la question de l’héritage, les islamistes s’appuient sur le sacré. Alors que nous ne sommes pas dans le sacré mais dans la loi. Le sacré est une question qui relève de la personne, et non du groupe ou d’un parti politique. On ne peut pas accepter que des partis politiques utilisent le sacré pour des intérêts politiques. Selon la Constitution qui a été signée, je le souligne encore, même par les islamistes, tout le monde a le droit de croire ou de ne pas croire. Leur position contradictoire, qui consiste à décortiquer les articles de la Constitution de 2014, doit donc inciter à revoir ou à changer cette Constitution pour aller vers une troisième république. Le changement n’est pas achevé. Il est temps de passer à une nouvelle étape de notre libération nationale.

L’insécurité sociale fait fuir la jeunesse tunisienne, parfois au prix de sa vie, vers d’autres horizons, fantasmés comme plus séducteurs, et qui se révèlent plus destructeurs. Quelles solutions envisagez-vous pour une ébauche de sortie de crise?

Dans cette fuite, qu’il s’agisse de la migration ou du départ vers le djihad, nous avons une ultime responsabilité. Jusqu’ici, la classe politique n’a pas cherché à analyser les vrais problèmes de la jeunesse. On a vu les politiciens se servir de ces problèmes pour se dresser contre l’ancien régime. Maintenant qu’ils sont au pouvoir, ils n’ont pas trouvé les solutions nécessaires et urgentes.

Pourquoi les jeunes Tunisiens prennent-ils le risque de partir en mer? Ou bien de partir rejoindre le djihad, avec l’aide des réseaux terroristes ou mafieux, en passant par la Turquie ou la Libye? Au lieu d’étudier sérieusement cette question tragique, les politiques véhiculent des slogans creux comme «l’année de la jeunesse» ou «la journée de la jeunesse». Ou, comme l’écrivait Pierre Bourdieu, le problème de la jeunesse est un faux problème. Concrètement, il faut former, éduquer, offrir une alternative, consolider le partenariat avec les acteurs régionaux et internationaux pour contrecarrer l’émigration clandestine et s’attaquer aux racines du terrorisme.

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Dans l’état actuel de la région et du monde, dévastés par l’immigration et le terrorisme, on ne peut pas trouver de solutions stables. Nous devons nous engager à élever la voix pour développer la coopération, gagner le pari de l’éducation et de l’emploi afin d’enraciner la jeunesse sur son sol et lui donner un travail digne de sa formation. Il faut qu’elle retrouve aussi la liberté de circuler afin que la multiculture offerte par ce partenariat lui évite de tomber dans le fanatisme. Un marabout peut influencer un ignorant et l’analphabétisme supprime la liberté de choix.

Vous évoquiez la légitimité dans le traitement des crises internationales. Celle du Moyen-Orient a des retombées émotionnelles compréhensibles à Tunis. Décelez-vous dans votre histoire politique et dans l’héritage de Bourguiba une voie qui passe à la diplomatie et à la négociation de reprendre le pas sur l’émotion?

Je vais encore une fois me référer au passé pour y ranimer un souffle d’espoir. Le 3 mars 1965, Habib Bourguiba se rend à Jéricho, en Palestine, qui était alors sous contrôle jordanien. Il y prononce un discours qui fera date. «Il est extrêmement facile de se livrer à des proclamations enflammées et grandiloquentes, mais autrement difficile à agir avec méthode et sérieux», conseille-t-il notamment et fraternellement aux Palestiniens. Aujourd’hui, nous devons nous inscrire dans cette tradition tunisienne de la réflexion et de la négociation.

Si on ne cherche pas une solution pour le peuple palestinien, la violence ne fera que s’accroître. Il est temps de comprendre que les Palestiniens réclament leur État, en respectant le droit international et surtout le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes pour prendre le chemin de la paix. La raison doit l’emporter sur la pulsion, le droit sur la violence, la solidarité sur l’égoïsme, l’aspiration à l’unité sur la tentation du clan et les querelles partisanes.

Je suis convaincu que la Tunisie est un peuple qui, de sa position stratégique, a brassé les civilisations. À Tunis, le jasmin est un parfum respiré par les Tunisiens et les étrangers, qu’ils soient musulmans, juifs, chrétiens ou athées. Le jasmin donne au cœur la joie, la tranquillité et la paix de même que le respect de toutes les cultures guide les hommes vers la lumière pour se sortir des ténèbres. Je rêve d’une Tunisie nouvelle. C’est un rêve vivant et actuel, en hommage aux femmes et aux hommes qui se sont battus pour consolider l’état de droit.

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