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«La déception n’est pas désespérance»

«La déception n'est pas désespérance»

Actuexpress.net Le 2021-03-08 09:00:00, «La déception n’est pas désespérance»

Par Taieb Talbi, économiste franco-tunisien *
Publié le 08/03/2021 à 8h49
Mis à jour le 08/03/2021 à 8h58

Il y a un peu plus de dix ans, le mouvement de protestation populaire que l’on a appelé le Printemps arabe débutait en Tunisie, avant de gagner d’autres pays, dont l’Egypte et la Libye. Quel bilan en tirer aujourd’hui?

«Le regard que je porte sur les dix dernières années reste plus ou moins le même que celui que je décrivais dans mon ouvrage« La grande désillusion », paru en 2015.

Pour la Tunisie, la déception est à la hauteur des espoirs générés par les mouvements du Printemps arabe. Pourtant, cette déception n’est pas une désespérance et beaucoup de choses ont changé ou évolué. Ainsi, au fil de ces dix dernières années, le champ des possibles s’est ouvert devant les Tunisiens qui peuvent enfin respirer une liberté nouvelle

Les représentations sociales et culturelles ont connu une mutation profonde. Une conscience sociale, culturelle et politique continue à émerger lentement. Seule la torpeur politique, si elle persistait, pourrait constituer un frein à cette émergence.

En matière de politique et de société, la magie n’existe pas. Ainsi, il faut bien dire que cette révolution dont on parle tant, est loin d’être achevée. L’Histoire tunisienne a marqué une pause et semble attendre qu’une nouvelle voie s’ouvre vers une réforme réelle.

Il reste encore un important travail de réforme à opérer dans l’organisation sociale, politique et institutionnelle du pays pour que les conditions d’un renouveau soient enfin réunies. Le pays est ralenti par 10 années de compromis entre les acteurs publics pour l’exercice des responsabilités. La dilution des capacités de décision et d’influence entre le pouvoir central, les pouvoirs locaux et les forces sociales doivent évoluer rapidement dans la société tunisienne.

Il est certain que la face du Monde arabe, à supposer qu’il existe en tant que tel, a été changée. La question palestinienne n’est plus au centre des débats. De nouvelles voies de dialogue ont été ouvertes entre les Saoudiens, les Qatari, les Israéliens et même les Irakiens. Les régimes ont changé, les autocraties sont tombées, mais, à l’instar de la Tunisie, les chantiers de la réforme sont à l’arrêt et si la Tunisie doit encore changer la face du monde arabe, il faut qu’elle aille jusqu’à ‘au bout de son processus de refondation.

Il faut regarder plus loin afin de comprendre combien ces dix années ont changé profondément la géopolitique du monde arabe dans lequel cette sacro sainte question palestinienne n’est plus le totem politique qu’elle a pu être.

La parole s’est libérée

En réalité, les lignes politiques et diplomatiques arabes ont bougé en direction israélienne provoquant ainsi une mutation substantielle des enjeux de la sous région au travers d’une forme d’union contre l’Iran d’une part et une opposition commune contre l ‘hache Chiite dans tout le Monde arabe d’autre part.

Cette alliance presque contre nature pourrait générer de nouvelles sources de conflits. Le sujet épineux des compensations que réclamerait Israël à l’instar de celles réclamées à l’Allemagne en 1948 doit-être anticipé même s’il est possible que les pays arabes peuvent consentir, après tout.

La Tunisie, de son côté, a peut-être montré le chemin en surmontant les deux crises majeures que constituaient le chiisme idéologique né en 2013 entre islamisme politique et société civile d’une part et la crise sécuritaire provoquée par la vague djihadiste ayant, notamment engendré les sanglants attentats de 2015, d’autre part.

Une des avancées les plus significatives se caractérise par l’évolution sans précédent de la place et du rôle de la femme dans l’univers tunisien. L’implication des femmes dans la vie de la société, dans l’entreprenariat et la place prise par elles dans l’administration et la vie politique, constituant une mutation profonde.

N’oublions pas que c’est par le vote de plus d’un million de femmes que, lors de la dernière élection présidentielle, le pays n’a pas eu à subir l’exercice du pouvoir par des forces de l’islam politique .

Bien que la question ne soit toujours pas tranchée sur le plan juridique, la réforme du statut de l’héritage au bénéfice des femmes a été portée au niveau du débat constitutionnel marquant ainsi une étape visible dans la volonté réelle d’un changement profond de la société. Cette question a toujours été du domaine du dogme religieux, elle est désormais transférée au niveau du droit civil.

Dans les dix années écoulées, les hommes, qui ont pris en main la conduite des affaires à partir de 2011, n’ont pas su affronter, dans leur réalité, les causes fondamentales du Printemps et proposent les projets et réformes indispensables pour remédier à la profonde fracture sociale et territoriale qui sclérose la société tunisienne depuis plusieurs décennies.

Est-ce seulement par manque de courage ou à cause d’une mauvaise analyse que ces nouveaux dirigeants, englués dans les alliances et les coalitions, n’ont pas su faire voler en éclat un système ploutocratique entretenu par quelques grandes familles entre les mains desquelles se concentrent les richesses du pays?

Malgré tout, ce pays est entré dans une reconstruction politique garantie, espère-le, par un système électoral dont on peut penser qu’il sera de plus en plus stable. C’est déjà une révolution en soi.

Dès le début du Printemps tunisien, la parole s’est libérée et nous avons assisté à la naissance foisonnante de nouveaux médias, mais aussi de partis politiques.

Mais, et on ne le dit pas assez, les citoyens se sont alors investis dans de nombreuses organisations non gouvernementales et associations qui agissent toujours aujourd’hui sur le terrain social, remplissant ainsi un rôle majeur auprès de populations de plus en plus fragiles.

Néanmoins, il reste de cette éruption de l’engagement et de la communication, une diversité et un potentiel propices à la construction d’une démocratie qui soit capable de s’épanouir dans l’émergence d’idées nouvelles autour d’un salutaire débat contradictoire, à supposer que personne n’abandonne l’esprit critique indispensable à tout progrès social.

Une organisation démocratique à la tunisienne est en train de voir le jour, tout doucement, à petits pas, mais le mouvement semble solide et irréversible même si les tares du passé ont tendance à bourgeonner. Mais il faut voir ici un gage de stabilité que jamais ne pourrait offrir une démocratie de pacotille que d’aucuns auraient voulu que les pays arabes importés sans sourciller.

Malgré tout, pendant dix ans, le monde politique tunisien n’a pas osé aller jusqu’au bout du processus en opérant pour cela des choix francs appuyés sur une ligne directrice claire et opérationnelle. Est-ce par manque d’expérience et de formation que la nouvelle génération politique reste hésitante et maladroite? On peut le penser et le constat se vérifie chaque jour.

Débat et dialogue

A l’opposé des idéaux de la révolution du Printemps, le pays n’a connu qu’une triste série de coalitions faibles, éphémères sans outils institutionnels forts. Heureusement, cette faiblesse de l’action politique n’a pas à propos d’une réaction violente ni à une révolte populaire qui aurait pu être dramatique.

D’autres pays auraient facilement fait parler les armes et basculé dans un conflit de rue. Les tunisiens ne sont pas de cette école et ont gardé leur sang froid. Le débat et le dialogue ont perduré même si on a parfois l’impression d’assister à un dialogue de sourds.

L’empêchement de tout développement économique réel, faute de dirigeants fiables à la barre, a, hélas, perduré. Ainsi, malgré l’espoir, malgré quelques réformes, le pays a continué une chute libre vers toujours plus de chômage et de précarité.

Pourtant, nous pouvons être certains que notre pays a choisi, par instinct, la voie la plus difficile, mais la plus solide. Les tunisiens ont collectivement choisi d’être eux-mêmes, envers et contre tout. Ce travail sur soi demande beaucoup d’introspection. Cela pourrait expliquer la lenteur que nous déplorons, mais, malgré la morosité générale, les fondations seront solides pour des hommes à la fois sages et audacieux qui construiront la nouvelle Tunisie.

C’est le seul sens à donner à cette spectaculaire capacité de résilience de la Tunisie et de sa population. Pour combien de temps encore si la reconstruction politique et économique ne prend pas un départ réel?

«Il n’est que temps de commencer enfin la reconstruction de la société tunisienne avant que de nouvelles plaies ne compromettent davantage la confiance en l’avenir. »

Dix années d’illusions ont conduit à l’actuelle détresse sociale et psychologique d’un peuple tunisien dont la confiance et l’enthousiasme ont disparu sous l’effet d’une intellectualisation artificielle de l’après-printemps par quelques hommes politiques qui n ‘ ont pas saisi à quel point certains groupes d’intérêt, lobby et grandes fortunes ont agi, pour leur propre intérêt d’une manière confiscatoire à l’encontre des idéaux populaires des Printemps.

L’ingérence étrangère, constante depuis les premiers jours du printemps tunisien, aura également été un frein puissant à l’épanouissement des réformes. Trop de partenaires internationaux n’ont pas envie qu’un pays comme la Tunisie prenne son envol dans la réforme. Ce serait une brèche insupportable dans un scénario bien huilé depuis l’indépendance.

Il n’est que temps de commencer enfin la reconstruction de la société tunisienne avant que de nouvelles plaies ne compromettent davantage la confiance en l’avenir et n’obscurcissent pour longtemps le paysage. Sans action démocratique et politique réformistes dans les fondements d’un système institutionnel asphyxié, tel que nous le vivons aujourd’hui, la réponse contre-révolutionnaire pourrait arriver sous peu. Elle engagerait alors le pays dans les limbes de l’arbitraire et, faut-il oser le dire, une forme de terreur entretenue par les ambitions les plus sombres de mouvements radicaux qui agissent discrètement auprès des plus pauvres parmi nos concitoyens que désespoir, chaos et désillusions ont affaibli.

A cela, ajoutons qu’il faut déplorer, au quotidien, des tendances très négatives qui sont apparues dans cette période de dix ans après les révoltes du Printemps.

On constate une sérieuse et inquiétante augmentation de la criminalité sous tous ses aspects. Banditisme, crimes, viols et corruption sont de réels problèmes que la Tunisie n’a jamais encore connu à un tel niveau.

Le terreau dans lequel croissent ces méfaits est, hélas, facilement identifiable. Il est constitué du mauvais mélange entre l’absence de l’État, la faiblesse de la sécurité nationale, les peurs collectifs et individuels, la pauvreté et, le comble de tout, la faim.

L’organisation endémique d’une économie parallèle et informelle, de la circulation de l’argent sale, du blanchiment dans des affaires de commerce et de service, de la vente de carburants volés ou importés illégalement, sont en passe d’atteindre une dimension incontrôlable.

Cette situation découle directement d’une situation économique catastrophique.

Auteur

Taieb Talbi vit à Bordeaux. Il est né en Tunisie, a longtemps travaillé dans les pays arabes. Il a déjà publié «La grande désillusion, l’argent des dictatures et des printemps arabes» (Riveneuve éditions) préfacé par Antoine Sfeir. Spécialiste de la gestion de la dette souveraine des pays émergents, Taieb Talbi est diplômé en gestion financière de l’université de Bordeaux. Franco-tunisien, il conseille plusieurs États, Banques centrales et multinationales en matière d’investissement, gestion d’actifs et allègement de la dette, notamment dans les pays du Maghreb.

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