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l’impunité de la police, vestige bien vivace du régime de Ben Ali – Libération

l'impunité de la police, vestige bien vivace du régime de Ben Ali – Libération

Rédaction Le 2021-07-06 03:07:00, l’impunité de la police, vestige bien vivace du régime de Ben Ali – Libération


La Tunisie après Ben Alidossier Les attentats de 2013 ont eu la raison des espoirs de réforme structurelle du ministère de l’Intérieur tunisien par la révolution de 2011. Des collectifs dénoncent la persistance des violences.

Quand il passe devant le ministère de l’Intérieur, Makram Hajri ne peut s’empêcher de passer sa main sur sa mâchoire déformée. Dans les sous-sols du sinistre cube de béton gris érigé sur l’avenue Habib-Bourguiba, principal artère du centre-ville, l’opposant communiste s’est fait arracher les dents. Dix ans après la révolution, le bâtiment accueille toujours les bureaux du ministre. Les geôles souterraines où se déroulent près de la moitié des cas de torture répertoriés par l’Instance vérité et dignité (IVD) – chargée d’enquêter sur les violations des droits humains entre 1955 et 2013 – sont à l’abandon, mais les exactions policières, elles, perdurent. L’Instance nationale pour la prévention de la torture (INPT) a recensé 605 cas de mauvais traitements – des plaintes venant majoritairement de familles de détenu – entre mai 2016 et décembre 2020, soit près d’un signalement tous les trois jours. Une statistique qui fait dire à Fathi Jarray, le président de l’INPT, qu’il y a «certainement» un problème de respect des droits de l’homme au sein des forces de l’ordre et des pénitentiaires.

Ahmed ben Amara est la dernière victime. Le trentenaire est décédé, le 8 juin, après un passage dans un commissariat de Sidi Hassine, banlieue populaire du sud de Tunis. Le lendemain, des membres des forces de l’ordre ont dénudé et frappé un adolescent de 15 ans durant une manifestation pour demander la vérité sur les événements de la veille. La scène a été filmée. Les images du lynchage ont choqué jusqu’au Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies, qui s’est dit « très préoccupant par la persistance d’allégations de graves violations des droits de l’homme commis par les forces de sécurité intérieure ». Elles n’ont pas surpris Makram Hajri, aujourd’hui coordinateur du Comité national des militants de gauche : « La violence existe encore car sur vit dans le même système. On peut dénoncer les pratiques policières maintenant, c’est vrai. Mais elles continuent.»

Climat à « l’efficacité sécuritaire »

Au lendemain de la chute du président Zine el-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011, une réforme radicale de la police était attendue. Et possible. « La situation était assez fluide, favorable à un changement profond du fonctionnement du ministère de l’Intérieur, analyse Khansa ben Tarjem, spécialiste de l’appareil sécuritaire tunisien et assistante diplômée à l’université de Lausanne. Cependant, la méfiance prévalait entre Ennahdha [le parti islamiste devenu première force parlementaire, ndlr] et le ministère de l’Intérieur. L’appareil sécuritaire percevait ce parti comme un ennemi historique, de connivence avec la mouvance salafiste. De son côté, craignant une contre-révolution, Ennahdha n’a pas fait le choix d’une réforme structurelle pour asseoir les bases d’un Etat de droit. Il a préféré s’assurer des loyautés dans le ministère à travers des recrutements, des promotions et des renvois sans procès.» Une occasion manquée. Ali Larayedh, ex-ministre Ennahdha de l’Intérieur (2011-2013) et lui-même victime de torture par le passé, assure qu’il a mis fin aux pratiques brutales de ses agents. Mais l’ex-condamné à mort avoue que « des dépassements » sont commis et que les sanctions contre les coupables ont pu paraître «lentes et faibles».

A partir de 2013, les assassinats politiques et les attentats contre le musée du Bardo et un hôtel touristique de Sousse (49 civils tués au total) enterrent l’espoir d’une «réforme structurelle». Le climat est à l’« efficacité sécuritaire ». Le vote de l’état d’urgence et de la loi antiterroriste renforce au contraire les pouvoirs des policiers. Régulièrement, les bavures s’invitent à la une des médias tunisiens, sans conséquences pour les coupables. « Bien que les autorités aient annoncé des réformes dans la police, l’impunité pour les cas de torture et d’autres mauvais traitements lors d’arrestations et de gardes à vue demeure endémique en Tunisie », s’alarme ainsi Amnesty International. Une impunité dont les partenaires européens sont en partie responsables « en acceptant le choix des dirigeants tunisiens de ne pas réformer la police », déplore Sihem ben Sédrine, présidente de l’IVD. En début d’année, une soirée de véhicules blindés de la société française a été utilisée à Tunis pour réprimer des contestations sociales, durant lesquelles un manifestant est mort.

« Il faut les rééduquer »

Il ya dix ans, en pleine révolution, les policiers désertaient les commissariats de peur d’être pris à partie par la population. Aujourd’hui, ils se sentent à nouveau intouchables. Leurs syndicats peuvent « menacer de ne pas assurer la sécurité de festivals ou de matchs sportifs s’ils n’obtiennent pas des primes en contrepartie », illustre Khansa ben Tarjem. Contactée, l’Union nationale des syndicats des forces de l’ordre n’a pas souhaité commenter. « On sera toujours perçus comme les méchants, lâche un policier de Tunis, croisé à proximité du ministère. La vidéo de Sidi Hassine est accablante, c’est vrai, mais c’est un acte isolé. On ne se lève pas le matin en se disant : « Je vais taper sur un civil. » Makram Hajri se pose la question : « Il faut les rééduquer. Des années durant, leur vie était de tortionnaire avant de rentrer jouer avec leurs enfants. Quelque part, je les plaines.»

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