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Une réponse tordue à une demande populaire forte

Madjid Benchikh. Ancien doyen de la faculté de droit d’Alger

Dans la situation de la scène politique algérienne, seule une mobilisation durable, conduite pacifiquement, peut faire apparaître au grand jour les forces représentatives des aspirations des populations, estime l’éminent juriste.

– La décision d’Abdelaziz Bouteflika d’annuler l’élection présidentielle du 18 avril par voie d’une lettre est-elle légale ?

L’annulation des élections par lettre ou par un autre moyen est une violation de la Constitution. Mais les décideurs algériens ont toujours violé les Constitutions qu’ils ont eux-mêmes fabriquées. Encore une fois, des dispositions essentielles comme celles sur l’indépendance de la justice, la séparation des pouvoirs législatif et exécutif ou sur les libertés démocratiques ou encore sur la liberté des élections ont toujours été violées impunément.

Les élections dans le cadre du système politique actuel n’ont jamais réglé aucun problème de notre société. C’est pourquoi, il faut d’abord «dégager le système», comme le demande la jeunesse et la grande majorité du peuple, pour organiser des «élections libres et honnêtes». Je ne pleure donc pas sur l’annulation des élections du 18 avril. Mais je dis que lorsque Bouteflika les annule pour se donner un sursis en prolongeant l’agonie du système, il manœuvre et porte un mauvais coup au pays.

L’annulation des élections accompagnée du maintien du chef de l’Etat dont le peuple demande le départ est une réponse tordue à une demande populaire forte. Le temps que le chef de l’Etat et son Commandement militaire croient gagner peut en réalité engager le pays dans des épreuves regrettables et préjudiciables. J’ai entendu le chef d’état-major dire que l’armée est au diapason du peuple en ce qui concerne l’avenir du pays. Il est temps de mettre en œuvre cette affirmation. Le peuple veut que le système et ses tenants dégagent.

– Comment réagissez-vous à cette annonce alors qu’il écrit qu’il n’a jamais été question pour lui d’un 5e mandat ?

C’est une réponse à la fois dérisoire et pathétique qui me fait penser aux mots d’un écrivain  «lorsqu’on vient d’en rire on devrait en pleurer…» Il faut bien voir que dans toutes ces manœuvres et autres faux-fuyants, il s’agit de l’avenir de notre pays. Il y a eu dépôt de candidature.

Il s’est prévalu lui-même du fort soutien de la population à sa candidature. Le Commandement militaire, dont pour moi il fait partie, l’a soutenu. Est-ce une manière de dire aux autres membres du Commandement militaire «vous m’avez forcé la main» ?  Peut-être. Mais le système est trop opaque pour répondre avec assurance.

– Direz-vous que la considérable mobilisation populaire a été payante ou bien que les mesures annoncées constituent-elles une manœuvre habile pour le régime politique pour désamorcer la crise et préserver son pouvoir ?

La mobilisation populaire depuis le 22 février est une mobilisation de libération en ce sens qu’elle ouvre la voie à la libération des forces politiques et sociales représentatives. A tous points de vue elle fait honneur au peuple algérien. Elle lui rend sa fierté. Sans cette mobilisation, rien n’aurait été possible.

C’est une mobilisation qui transforme la donne sur la scène politique. Mais il reste beaucoup à faire. Je pense que cette mobilisation n’est pas de nature à se laisser prendre par ces manœuvres. Celles-ci ne me paraissent pas habiles. Elles reconnaissent la légitimité des revendications et des aspirations populaires sans y répondre autrement que par des manœuvres et un recyclage de vieilles recettes avec des personnels usés.

Cette incapacité du Commandement militaire à s’engager dans des politiques de rénovation démocratique est l’aspect le plus inquiétant pour les semaines à venir. L’état-major ne donne pas l’impression de bien prendre la mesure de la profondeur du mal fait au pays par ce système, notamment au cours des 30 dernières années. Les dérives du système et ses coups de force, son pourrissement par l’intrusion du monde des affaires, exigent un sursaut en épousant les revendications légitimes de liberté, de démocratie et de justice sociale.

– Autrement dit, les décisions annoncées dans la lettre de Bouteflika ne vous semblent pas recevables, d’autant qu’il veut  garder la main et dresse le cadre de la transition…

Les décisions annoncées sont la preuve de la cécité politique des décideurs. Elles indiquent un système politique bloqué dont les membres ne font que tourner en rond. Elles ne sont pas des réponses pour une sortie de crise. Elles sont des manœuvres pour avoir la main sur la succession et la façonner selon les intérêts de la clientèle dominante. C’est le propre des systèmes politiques bloqués de ne pas comprendre ce qui se passe.

Les décideurs sont rivés sur leurs intérêts. Le drame c’est qu’ils peuvent, en voulant à tout prix sauver leurs meubles, laisser se propager le feu dans la maison. Le Commandement militaire doit bien voir que cette mobilisation a rendu sa fierté au peuple algérien et que même si, par malheur, il décide de mâter la rue par la force, il ne pourra jamais plus gouverner un tel peuple.

Il faut ajouter à cela que si les gouvernants répriment leur peuple, ils deviendront par la force des choses, les vassaux des puissances étrangères. Le seul moyen pour le gouvernement de demain de définir et de conduire des politiques de libération des énergies et de développement indépendant est d’épouser les revendications démocratiques et de justice sociale. Il faut que le Commandement militaire comprenne que, dans le monde d’aujourd’hui, la sécurité du pays passe par une armée qui a le soutien de son peuple.

– Quel rôle pour l’opposition partisane et la société civile dans cette feuille de route arrêtée sans elles ?

Chacun sait ce qu’est l’opposition en Algérie. Il y a des partis politiques et des associations qui sont inféodées de manières diverses aux forces qui composent le système politique. Il y a des partis politiques, des syndicats et des associations autonomes. Mais ils sont affaiblis ou rendus exsangues par la répression et les multiples clôtures dont les services et autres petits chefs de l’administration les ont entourés.

Les travailleurs de l’UGTA doivent refonder leur organisation s’ils veulent la rendre digne de Aïssat Idir et de Abane Ramdane. Ceci étant, la Conférence nationale, si elle est conduite parc les tenants du système, ne peut conduire qu’à une nouvelle démocratie de façade. Dans la situation de la scène politique algérienne, seule une mobilisation durable, conduite pacifiquement, peut faire apparaître au grand jour les forces représentatives des aspirations des populations.

Je pense qu’il doit être clair pour tout le monde maintenant qu’un système de détention du pouvoir aussi vieux, aussi opaque et aussi bloqué que celui de l’Algérie, en place depuis l’indépendance du pays, ne va pas disparaître en quelques mois ou par ses propres initiatives. Il y a besoin que des forces le poussent dehors. Les réformes qui seront préconisées ne pourront vivre et prospérer que si les forces démocratiques existent sur le terrain et arrachent les moyens de les défendre.

– Quelles conditions et quelles exigences doivent-elles être réunies pour une réelle transition démocratique ? Quelles modalités, quel contenu et quel calendrier ?

Sur les conditions et les exigences d’une transition démocratique certaines de mes réponses précédentes dessinent les réponses à vos questions. En fait dans chaque pays, la transition démocratique a ses conditions et exigences propres. Il n’y a pas de recettes applicables partout. Il faut tenir compte des forces en présence et des qualités ou de la solidité des tissus socio-politiques ainsi que des demandes politiques et sociales les plus importantes et les plus urgentes.

En Algérie, la condition sans laquelle il n’y aura que des promesses et au mieux une démocratie de façade est la continuation de la mobilisation populaire pendant toute la durée des discussions et dialogues quelles que soient les formes qu’ils revêtent : mobilisation générale du vendredi et mobilisation sectorielle en semaine sont la première grande condition pour progresser vers une authentique transition démocratique.

Ces mobilisations doivent rapidement dégager des personnels capables de défendre par le dialogue et la négociation les revendications portées par les populations. Quelle que soit la légitimité de l’impatience pour trouver des réponses satisfaisantes, il faut accepter qu’il n’y a pas de réponses à présenter sur un plateau d’argent. Les réponses politiques se forgent dans la lutte.

Ces luttes et ces réponses sont meilleures si elles sont accompagnées par la capacité d’analyse, le sens de l’intérêt général et l’amour de la patrie. Le pouvoir en place et ceux qui acceptent d’aider pour l’amour de la patrie doivent bien voir qu’ils ne peuvent pas être crus sur parole.

S’ils veulent donner des preuves de leur volonté sincère d’aller vers une transition démocratique, ils doivent tout de suite prendre des mesures indispensables : dissoudre effectivement tous les services militaro-policiers de contrôle de la société, mettre en œuvre l’indépendance de la justice, ouvrir la scène médiatique, tirer les leçons de leur décision de violer la Constitution et, en tant que désormais «pouvoir de fait», engager des contacts pour établir un gouvernement de personnalités indépendantes qui peut préparer de manière crédible la transition démocratique.


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